Interview du Courier Magazine avec Prof. Ian Taylor, expert des relations Chine-Afrique: « Le commerce Afrique–Chine ébranle les certitudes européennes »

Site du magazine Le Courrier. La Chine accueille Shanghai Expo 2010 du 1er mai au 31 octobre, une véritable vitrine pour toutes les nations du monde, et notamment celles du continent africain. A cette occasion, Le Courrier a demandé au Professeur Ian Taylor, spécialiste des relations entre la Chine et l’Afrique à l’Université St. Andrews, en Ecosse, si l’Europe avait une leçon à tirer du renforcement des liens entre la Chine et l’Afrique.

« Quelle est la nature d’un accord type entre la Chine et une nation africaine ?

Les accords commerciaux (dont les plus importants portent sur les minerais) sont habituellement négociés par les entreprises chinoises et l’autorité nationale africaine concernée. Dans certains cas, il semblerait que des entreprises chinoises bénéficient d’un coup de pouce de leur gouvernement qui apporte un appui politique dans le pays. Des projets d’infrastructure, par exemple, peuvent être offerts en plus d’un accord particulier lorsque l’entreprise chinoise a des chances de décrocher un contrat (de minerais). Mais les médias (occidentaux) ont ici tendance à en rajouter.

Dans quels pays du continent africain la Chine est-elle la plus présente ?

Lorsqu’on examine les dix principaux partenaires commerciaux de la Chine sur le continent africain – et à l’exception de l’Afrique du Sud (dont les relations commerciales sont de nature plus générale) – on constate qu’il s’agit toujours de producteurs de minerais ou de pétrole. C’est le cas par exemple de la Guinée équatoriale, du Congo-Brazzaville, de l’Angola et du Soudan.

Avez-vous des chiffres approximatifs à nous donner sur ces échanges entre la Chine et l’Afrique ?

L’aide bilatérale chinoise en Afrique est passée de 5 milliards de dollars en 1997 à 106,8 milliards l’année dernière. Soit une augmentation de 45% par rapport à l’année précédente.

Les relations économiques entre l’Afrique et la Chine ne semblent donc pas avoir souffert de la crise économique ?

Lorsque la récession a frappé de plein fouet, tout le monde pensait que les Chinois allaient quitter l’Afrique. Ils ne l’ont pourtant pas fait et ont, au contraire, renforcé d’un cran leur présence sur le continent. L’Afrique est devenue une région extrêmement importante pour la Chine, car la légitimité du gouvernement chinois repose aujourd’hui uniquement sur sa croissance économique et non plus sur une idéologie. Or, cette croissance a absolument besoin d’intrants – pétrole et autres minerais. Un des problèmes liés à cette relation tient au fait qu’il s’agit précisément d’une relation du type de celle que l’Afrique a déjà connue avec l’Europe ou les Etats-Unis ; il s’agit de néo-colonialisme dans le sens où la Chine importe des matières premières comme des minerais et l’Afrique des produits manufacturés.

Une autre critique à l’adresse de la Chine est que contrairement à la coopération européenne, la politique chinoise ne se fonde pas sur des principes et qu’il lui manque une dimension des droits de l’homme et de lutte contre la pauvreté.

La position chinoise est simple : le développement prime sur les droits de l’homme. Les autorités chinoises vous diront qu’en construisant des infrastructures, vous jetez les bases du développement. La question des droits de l’homme est pourtant l’un des grands points faibles de la politique chinoise en Afrique. Les Chinois soutiennent que les droits de l’homme sont une question de développement mais dans de nombreux pays d’Afrique, comme le Soudan et le Zimbabwe, les gouvernements ont eux-mêmes sapé le développement de leurs populations. La position des responsables chinois manque donc de cohérence : ils affirment participer au développement mais entretiennent des liens avec des autorités dont les politiques nuisent au développement. Il faut cependant bien comprendre que la Chine a une approche différente de l’Occident dans le domaine des droits de l’homme.

La présence de la Chine en Afrique est-elle selon vous une bonne chose ?

Cette présence est globalement positive. Les Chinois jettent les bases de projets d’infrastructure. Ils ont poussé à la hausse le prix des minerais ce qui, bien sûr, risque de renforcer la dépendance de l’Afrique vis-à-vis des matières premières, mais cela, ce n’est pas le problème de la Chine ; c’est le problème de l’Afrique. Par certains aspects, cette présence est donc aussi négative, mais je pense que c’est le cas pour n’importe quelle politique, qu’il s’agisse de l’UE ou des Etats-Unis.

Et pour les aspects négatifs ?

La situation varie d’un pays à l’autre, mais il peut arriver, grâce à cette politique, que des autocrates parviennent à trouver une nouvelle source de soutien politique qui les dispensera de respecter les conditions posées par le gouvernement. Le fait est que la présence chinoise a amené les responsables politiques occidentaux à s’intéresser à nouveau à l’Afrique. Le continent est en passe de devenir un volet clé des relations internationales.  En Europe, nous avons pris l’habitude de considérer l’Afrique comme notre arrière-cour et comme un continent appartenant à notre sphère d’influence. La montée en puissance sur le continent de la Chine et d’autres pays comme l’Inde, le Brésil, la Turquie, et Israël est peut-être une bonne chose pour l’Afrique, dans le sens ce continent revient sur le devant de la scène, ce qui nous oblige (à l’Ouest) à revoir nos politiques.

L’UE peut-elle apprendre quelque chose de la politique chinoise en Afrique ?

Les Chinois vous diront qu’ils ont tenu compte des besoins des gouvernements africains en infrastructures, alors que les Européens se sont davantage intéressés à des aspects qui viennent après le développement, comme les droits humains. Mais l’UE doit faire face ici à un grave handicap : elle manque d’unité politique. Bien sûr, il existe des documents de politique sur l’Afrique mais sur le terrain les choses se passent autrement : la France fait telle chose et le Royaume-Uni en fait une autre. Cette dispersion nuit à la cohérence de la politique européenne.

Y a-t-il de la place pour des relations triangulaires entre l’UE, la Chine et l’Afrique ?

Le concept de négociations tripartites a fait couler beaucoup d’encre, mais je ne pense pas que la Chine et l’Afrique soient intéressées. C’est une idée très européenne. Les responsables politiques européens vont devoir se faire à l’idée que l’Afrique n’est plus la sphère d’influence de la seule Union européenne et que de nouveaux acteurs sont entrés en scène. La Chine, d’abord mais d’autres ont suivi: l’Inde, le Brésil, la Malaisie, et ces deux dernières années surtout, l’Iran.

Comment ces relations vont-elles évoluer ?

Les relations commerciales continueront à s’intensifier mais le danger c’est qu’il ne s’agit pas d’une croissance durable. Ces relations reposent en effet sur l’exploitation des minerais mais elles ne semblent nullement contribuer à l’industrialisation du continent. C’est d’ailleurs le cas de la majorité des pays d’Afrique depuis leur indépendance. La Chine risque donc de renforcer une situation que l’Occident a mise en place au cours de ces quarante dernières années. Mais selon moi, ces relations se poursuivront tant que l’économie chinoise, en plein boom, aura besoin de matières premières pour son industrie et que l’Afrique pourra les lui fournir. »

Le dernier ouvrage du Professeur Taylor s’intitule China’s New Role in Africa. Il est publié chez Boulder, CO: Lynne Rienner, 2010.
Le Professeur Taylor est également Joint Professor  à l’Université chinoise de Renmin, Professeur honoraire de l’Ecole normale de  Zhejiang, en Chine et Professeur extraordinaire à l’Université de Stellenbosch, en Afrique du Sud.

Debra Percival

Source:
http://acp-eucourier.info/Africa-China-lessons-for.1060.0.html?L=http%3A%2Fwww.obrasmecanicasch.com%2Fomch%2Fimg%2Fitofu%2Fviroj&L=2

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