« Europe Afrique : la dérive des continents, ou le paradoxe du rendez-vous manqué », par Jean-Michel Severino et Olivier Ray

Le Monde. L’Afrique célèbre le cinquantenaire de ses indépendances. Arrêtons-nous un instant sur la période qui s’achève – afin de comprendre celle qui s’amorce.
Les années coloniales furent celles des relations unilatérales, possessives, évidentes. Tout changea aux indépendances – pour que tout reste comme avant. Car les années des émancipations africaines furent aussi celles de la guerre froide. A peine libérées de la tutelle coloniale, les nations africaines furent contraintes d’accepter la « protection » occidentale, russe ou chinoise, basculant en quelque sorte d’un empire à l’autre. Puis vint la chute du mur de Berlin. L’Afrique perdit du jour au lendemain tout intérêt stratégique aux yeux de ses anciens alliés. Trop occupés à renflouer les Etats d’Europe de l’Est, ils laissèrent leur aide au développement fondre de moitié. A l’image de leurs gouvernements, les entreprises européennes se désengagèrent d’un continent en faillite : place aux casques bleus et aux ONG ! L’Afrique des années 1990, marginalisée, devint un objet de sollicitude, un continent à soigner de toute urgence. A surveiller de près, aussi : un rôle assumé par les sœurs jumelles de Washington et le Club de Paris.

Avec les années 2000, l’Afrique a entamé une nouvelle ère, qui clôt le trop long chapitre de la décolonisation. Largement désendettées, les nations africaines ont connu, depuis le tournant du siècle, une croissance annuelle quatre fois supérieure à celle de l’Europe. Progressivement débarrassées de la tutelle du Fonds monétaire et de la Banque mondiale, elles reprennent les commandes de leurs politiques économiques. Ce nouvel épisode n’efface ni la misère qui continue à sévir au sud du Sahara, ni la vulnérabilité persistante des économies africaines. Mais, passée la proximité incestueuse de la tutelle coloniale, du patronage militaire, puis de la curatelle financière, la relation de l’Afrique au reste du monde se normalise. Le dialogue unilatéral, car asymétrique et contraint, se mue davantage en un échange de convictions, en une négociation qui ne peut reposer que sur la parité.

Certains acteurs de la scène internationale n’ont rien perdu de ce changement de cap – celui des « secondes indépendances ». La place du continent réévaluée dans leurs politiques étrangères et commerciales, ils se hâtent de construire des liens avec l’Afrique. Malgré les maladresses des premiers amours, ils la séduisent en lui parlant de son futur, d’intérêts mutuels, du chemin à parcourir ensemble. La multiplication des « partenariats stratégiques » témoigne de l’attrait nouveau qu’elle exerce.

Les ressources naturelles africaines ont été l’objet de toutes les convoitises en ce début de siècle. Au moment où l’homme découvre les limites de la nature, ce phénomène ne peut que s’amplifier. Stratégique pour ses exportations, l’Afrique le sera également de par le marché qu’elle constitue – un vaste espace de près de deux milliards de consommateurs à l’horizon 2050. Il comptera d’ici deux ans 500 millions d’abonnés au téléphone portable ! Courtisé comme partenaire économique, le continent le sera aussi comme interlocuteur diplomatique. Peut-on un instant penser gérer les affaires du monde sans l’Afrique, dont la population attendue d’ici quarante ans représentera le double de celles des Etats-Unis et de l’Europe réunies ?

Alors que les grands ensembles du monde multipolaire ont perçu le vent du changement souffler sur le sous-continent, l’Europe, à bien des égards plus proche de l’Afrique, peine à croire aux bouleversements à l’œuvre à ses portes. Alourdies par leurs bagages historiques, nos sociétés semblent tiraillées entre la compassion à l’égard de sociétés perçues comme misérables, la cupidité à l’encontre d’un trésor un temps possédé, et l’indifférence pour ce voisin que l’on ignore car on pense trop bien le connaître. A l’absence de vision stratégique des décideurs, notamment financiers et industriels, répond le désintérêt de l’opinion publique, fatiguée d’Afrique. Nous avons raté le tournant d’un continent qui ne nous attend plus.

Il importe pourtant pour l’Europe d’être en phase avec ce moment de l’histoire auquel nous nous situons. L’Afrique vit en ce début de XXIe siècle le processus de peuplement le plus fulgurant de l’histoire de l’humanité. Cette métamorphose verra le territoire au sud du Sahara passer de 800 millions d’habitants aujourd’hui à 1,8 milliard en 2050. A l’opposé de nos sociétés européennes engourdies, le dynamisme démographique africain impose une cadence effrénée aux mutations – économiques, sociales, politiques – du continent. Cette Afrique milliardaire s’imposera rapidement dans la mondialisation. Faute de s’engager dans des politiques cohérentes et adaptées, l’Europe risque de la voir s’inviter brusquement dans ses politiques intérieures. La réémergence stratégique de l’Afrique, dans les risques comme dans les opportunités qui y sont liés, implique des choix radicaux de politique publique.

La décennie 1990 a précipité la dérive de nos deux continents. La dissociation des intérêts intriqués des anciennes métropoles et de leurs anciennes colonies était saine, pour l’Europe comme pour l’Afrique. La rupture, nécessaire. Mais le désinvestissement européen en Afrique représenterait une erreur historique, que les sociétés africaines sombrent dans les périls de leur métamorphose ou saisissent les opportunités qu’elle recèle. Il constituerait le terrible paradoxe d’un rendez-vous manqué : après plusieurs décennies de proximité avec un continent souffrant, l’Europe pourrait délaisser son Sud à l’heure de sa réémergence.

Jean-Michel Severino est directeur général de l’Agence française de développement et Olivier Ray est chargé de mission à l’AFD. Ils sont les auteurs du Temps de l’Afrique, paru aux éditions Odile Jacob le 18 mars.

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