La tempête provoquée par la récession amène une lueur d’espoir pour la coopération au développement

La réaction typique de tout gouvernement face à une crise économique est de protéger la nation et de laisser les autres pays se débrouiller, chacun de leur côté. Mais selon Jean-Michel Debrat, de l’Agence française de Développement et Simon Maxwell de l’Institut britannique pour le Développement outre-mer, le monde européen qui tendra la main aux pays les plus pauvres en ces temps de crise en ressentira lui aussi les bénéfices.

Alors que l’Europe se bat avec la récession économique, et dépense d’ailleurs des sommes sans précédent pour la combattre, l’issue pourrait venir d’une nouvelle manière de penser nos relations avec les pays en voie de développement.

Non seulement l’Europe doit maintenant ses actions en faveur du développement, mais elle doit les transformer en une machine de croissance. En investissant autour d’elle dans les régions moins développées, elle ferait d’une pierre trois coups : elle réduirait les fossés qui menacent la stabilité régionale, elle gagnerait l’influence internationale qu’elle mérite, et trouverait un plan économique adéquat pour faire face à la crise.

Cette argumentation, contre-intuitive, joue sur trois volets : l’humanitaire, la sécurité et le partenariat.

Au niveau humanitaire :
La récession actuelle est loin d’être un simple refroidissement n’affectant que quelques économies développées ; que du contraire, les symptômes d’une forte grippe sont en train d’apparaître parmi toutes les communautés du monde. Pour les pays en voie de développement, et particulièrement pour les citoyens les plus pauvres, l’impact est immédiat et grave. Les exportations chutent, au niveau des prix et du volume, les transferts d’argent ont diminué et les investissements directs étrangers se sont effondrés. Les crédits commerciaux se sont évaporés. Les marchés boursiers ont perdu jusqu’à la moitié de leur valeur. L’impact sur les populations les moins favorisées, déjà atteintes par les crises alimentaires et pétrolières de 2008 est sévère. La Banque mondiale estime que dès que la croissance économique ralentit d’1%, 20 millions de personnes se retrouvent en-deçà du seuil de pauvreté.

Les pays bénéficiant de revenus moyens et bien intégrés dans l’économie mondiale sont les plus sévèrement touchés ; mais, vu la nouvelle géographie, plus aucun pays ne peut être considéré comme une île. En effet, les économies des petites îles, dépendantes du tourisme et des services financiers, sont parmi les plus vulnérables.

Dans cette perspective humanitaire, l’aide est un moyen d’exprimer un partage d’humanité. La solidarité ne perd pas de sa valeur, ou n’est pas moins valable, durant une récession. D’ailleurs, c’est précisément quand les droits de l’Homme les plus basiques sont mis en péril (droits à la vie, à la nourriture, à la santé ou à l’éducation) que la conscience morale est la plus forte pour les questions liées à l’aide.

Au niveau sécuritaire :
Le second volet est motivé par des questions d’intérêt propre. La politique du développement, y compris l’aide, est un instrument essentiel poursuivi par le concept européen de bien-être. La misère à l’étranger menace le bien-être au sein de ses propres frontières. Les maladies, les pressions migratoires, les crimes internationaux, la dégradation environnementale, rien de tout cela ne sera plus facile à gérer si la récession porte atteinte aux progrès des pays les moins favorisés. Une action conjointe sur le changement climatique reflète bien cela, les discussions progressant entre la rencontre de Poznan en décembre dernier et le Sommet de Copenhague prévu pour la fin de l’année.

Dans cette perspective, l’aide est un investissement pour notre propre sécurité, si nous considérons que la sécurité n’est pas seulement liée à la paix et à la stabilité, mais qu’elle est un concept plus large, incluant le confort matériel, la démocratie et une voie d’expression. Les aspirations européennes sont bien relatées dans le préambule du Traité de Lisbonne, mettant en avant le respect de la dignité humaine, la liberté, la démocratie, l’équité, la règle de droit et le respect des droits de l’Homme. La coopération au développement est un instrument pour atteindre ces objectifs.

Au niveau du partenariat :
Le troisième volet place le bénéfice mutuel au cœur de cette argumentation. Durant les années 1980, la Commission Brandt avait présenté une image éclatante selon laquelle les pays riches et pauvres étaient sur le même bateau : si l’extrémité du bateau contenant les pays en voie de développement devait couler, l’autre extrémité dont les passagers seraient les pays industrialisés prendrait aussi l’eau automatiquement. Le fait que la récession de 2009 sévisse à l’échelle globale nous rappelle que nous coulons ou nous nageons ensemble.

Dans cette perspective de partenariat, le monde est devenu un puzzle territorial où chaque pièce n’a qu’un degré limité de latitude. La question pour l’Europe est de savoir si ses pièces s’assemblent correctement avec celles de ses partenaires les plus proches, à savoir l’Europe de l’Est et la Méditerranée. A une plus grande échelle, l’espace économique européen comprend aussi l’Afrique sub-saharienne et l’Asie. Ces régions peuvent devenir un marché et stimuler la croissance pour tous. La compétitivité améliorée de la région en tant qu’entité globale amène encore plus de compétitivité pour chacune des parties impliquées. Cela pourrait être également perçu comme une ressource d’emplois requérant une stratégie cohérente pour le capital humain. L’Europe a doit faire face à une population vieillissante et contrôler les flux migratoires. Les pays en voie de développement bénéficient des migrations de main d’œuvre, au niveau des transferts d’argent, de compétences et de réseaux. Investir dans le capital humain est un moteur-clé de la croissance.

En superposant ces trois volets, de nouvelles discussions deviennent possibles entre les dirigeants européens et le public européen.

Les pays industrialisés pourraient être tentés de tourner le dos au monde en voie de développement. L’aide extérieure est difficile à vendre quand la récession frappe à l’intérieur-même de ses propres frontières. Il est bien plus facile de se concentrer sur les stimulants fiscaux afin de protéger les industries et les emplois locaux, que ce soit dans le secteur bancaire, dans l’industrie automobile, la construction ou la vente au détail. Pourquoi dépenser de l’argent dans l’aide extérieure, alors que les emplois, les maisons et les services publics de familles travaillant beaucoup sont eux-mêmes mis en péril ? Dans certains pays, une question encore plus tranchante est posée : pourquoi devrions-nous financer l’aide étrangère alors que les autres pays ont réduit leurs budgets à cet égard ? Personne ne veut être le dernier à dépenser pour l’aide.

Mais les crises peuvent aussi être une force motrice pour le changement. Pour que cela advienne, l’Europe doit revoir sa vision du développement, conjointement avec ses partenaires en voie de développement. Elle devrait baser sa vision sur deux piliers : la recherche, premièrement, d’une justice sociale mondiale et deuxièmement, d’une atténuation efficace des risques liés à la mondialisation, notamment le respect de l’environnement.

L’Europe doit aussi établir ses priorités dans la coopération au développement. Premièrement, les promesses liées à l’aide doivent être garanties, voire dépassées, afin de protéger les groupes vulnérables et permettre des partenariats en mutation. Selon les recherches menées par l’Institut britannique pour le Développement outre-mer (ODA), les pays en voie de développement perdront au moins 300 milliards de dollars en 2009, à cause de la chute des exportations, de la faiblesse des investissements et de la diminution des transferts de fonds. Ce sont les pays à revenus moyens qui souffriront le plus de ces diminutions, mais dans ces pays résident de nombreuses personnes très pauvres.

A l’échelle mondiale, l’UE fournit plus de la moitié de la coopération au développement, cependant, il y a un déjà un risque significatif qu’elle ne tienne pas bon sur les promesses de Gleneagles, réitérées depuis lors par le Conseil européen. Il sera particulièrement important de protéger la coopération au développement des pressions exercées pour convertir ces fonds sur l’aide au changement climatique, en vue d’atteindre les Objectifs de Développement du Millénaire. Le financement des actions liées au changement climatique devrait être complémentaire.

Deuxièmement, les instruments financiers devraient fusionner, et les priorités, à la fois géographiques et sectorielles, devraient être définies par le Conseil européen et approuvées par le Parlement européen. En même temps, l’UE a développé un cadre solide pour le partenariat et la responsabilisation via des Conventions successives avec 79 pays du Groupe Afrique, Caraïbes et Pacifique. Ce cadre inclut des procédures d’arbitrage et une supervision politique via des groupes ministériels et parlementaires conjoints. Il serait préférable de préserver ces mécanismes et d’élargir leur portée géographique.

Troisièmement, l’organisation devrait être repensée. La CE a besoin d’un poste de commandement unifié, de la définition politique jusqu’aux actions opérationnelles et financières. Cela implique un Commissaire européen unique de même qu’un seul Directeur général chargé de la Politique européenne pour le développement.

Quatrièmement, et pour être cohérent avec cette vision, l’UE devrait penser au meilleur usage à faire de ses ressources financières. Actuellement, nos pays sont en train de chercher quel sera le meilleur plan de relance pour stimuler leurs économies, ciblant plutôt les projets d’investissements que la consommation. Pourraient-ils envisager d’investir à une échelle plus large que le territoire national ou européen ? A court terme, cette logique pourrait être une solution partielle pour faire face à la crise. A longue échéance, elle pourrait être au cœur des discussions relatives à la prochaine définition du budget de la CE (2014-2020). Cette approche requiert de promouvoir de nouveaux modes de financement pour le développement : soutenir le secteur privé et équiper le territoire avec des infrastructures cohérentes et bien organisées.

Cinquièmement, la nouvelle globalisation requiert de nouveaux règlements et cadres, notamment en ce qui concerne le commerce et la finance. Le Sommet du G-20 de l’an dernier a promis d’arriver à un accord commercial pour la Noël, et il a visiblement échoué dans sa mission. Y aura-t-il seulement des avancées à montrer lors du prochain G-20 qui se tiendra en avril à Londres ?

L’agenda international sera bien rempli en 2009, l’UE et les Etats-membres seront impliqués de manière centrale. En avril, le G-20 se rencontrera à Londres. En juin auront lieu les élections pour le Parlement européen et le Conseil de l’UE se rassemblera en République tchèque. En juillet, l’Italie accueillera le G-8. En septembre, les Nations unies convoqueront une réunion de suivi relative à la Conférence sur le Financement du Développement, organisée à Doha fin 2008. En novembre sera instaurée une nouvelle Commission de l’UE. En décembre, les négociateurs sur le changement climatique se rencontreront à Copenhague.

Afin de contribuer de manière efficace, l’Europe devra parler d’une seule voix au cours de ces rencontres. L’UE ne pourra exercer l’influence internationale que ses efforts financiers méritent tant qu’elle ne saura faire face aux défis dérivés d’une politique de développement non-unifiée.


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